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La BD de Vincent Ravalec

Alors que l’IA transcende la connaissance des hommes et se pose, à l’instar de Dieu, comme une entité immanente et omnisciente – à la différence que son existence est prouvée –, l’écrivain Vincent Ravalec s’est penché en cases et en bulles sur la théologie de l’IA.

 

Crédits : Vincent Ravalec

Gilbert Shelton : interview du génial créateur des « Freak Brothers »

Grand-père de la contre-culture, Gilbert Shelton a tout connu de la révolution cananbique de la fin des années 1960. Il en a fait un hit avec ses Freak Brothers, un trio bien plus déjanté que nos Pieds nickelés. Entretien avec une légende.

Propos recueillis par Raphaël Turcat

Dans le XIe arrondissement, c’est un atelier foutraque comme une case de ses bandes dessinées : d’innombrables classeurs s’entassent au sol, des planches colorées tapissent les murs. Gilbert Shelton nous y attend en sirotant une canette de Heineken en compagnie de sa femme, Lora Fountain – elle aussi dessinatrice de comix (les comics réservés aux adultes) dans les années 1970, avant de devenir agent littéraire. À quatre-vingt-cinq ans, le père des Fabulous Furry Freak Brothers (Freewheelin’ Franklin, Phineas et Fat Freddy, trois losers ultimes dont le but quotidien consiste à trouver de la drogue à l’exception de l’héroïne) est un peu affaibli et se fait désormais aider dans son art par le dessinateur scénariste français Pic (Denis Lelièvre). Sa mémoire fonctionne, elle, à merveille. Et, pour un homme qui a bâti sa légende sur des personnages toujours à la recherche d’un joint, il a même gardé une sacrée clarté d’esprit. L’occasion d’une plongée dans la contre-culture des années 1960 et 1970 pour celui qui se dit « maniaque du dessin mais pas virtuose ».

Zeweed : Les Freak Brothers sont-ils nés de la culture underground ou l’ont-ils inventée ?
Gilbert Shelton : Ils sont nés dedans. À Austin, au Texas, je travaillais pour The Rag [« Le torchon » en VF], un journal gauchiste comme il en existait dans toutes les grandes villes américaines. Mes personnages (Wonder Wart-Hog, les Fabulous Furry Freak Brothers, Fat Freddy’s Cat…) sont arrivés là-dedans à la va-vite, sans plan de carrière. L’underground, c’était ça : on dessinait, on imprimait, on distribuait et on voyait si ça mordait. Rien n’était calculé.

Après avoir étudié à l’université de Houston, vous partez vivre à NewYork, puis à San Francisco à la fin des années 1960 où vous rencontrez Robert Crumb, le fondateur de Zap Comix. C’est l’acte de naissance officiel de l’underground comix ?
Oui. Zap a montré que l’on pouvait exister en dehors des majors. Avant, les gros éditeurs considéraient les planches originales comme des déchets et les jetaient. Avec Zap, l’art est devenu propriété des auteurs. Ça a été un tournant. Nous étions sept à Zap. Crumb était le plus talentueux d’entre nous, avec sa capacité à raconter une histoire et à créer un univers d’un seul coup de crayon. Victor Moscoso était aussi très fort ; il avait une science de la couleur et du graphisme hallucinante. Lui nous appelait « The Magnificent Seven». Moi, j’étais le moins doué de la bande mais j’avais une qualité : la persistance. J’étais prêt à passer plusieurs nuits sur une page.

Vous veniez du Texas, un État très conservateur. Phineas, l’un des Freak Brothers, a un père d’extrême droite. C’est autobiographique ?
Pas vraiment. Mais c’est vrai qu’au Texas, les figures d’autorité ressemblaient souvent à ça dans les années 1960. Moi, j’ai découvert la gauche presque par accident. À Houston, il n’y avait pas de gauche. Alors, Phineas, c’est ce mélange : un fils d’un monde réactionnaire qui devient l’intellectuel du groupe. Ce contraste m’intéressait.

On résume souvent les aventures des Freak Brothers à un trio de losers qui passe ses journées à chercher de la drogue. Or, vous dites que ce n’est pas le sujet central…
Exact. Les Freak Brothers, ce n’est pas la drogue. C’est le système D, la combine, la survie sans travail régulier, l’art de contourner un monde hostile. On les compare souvent aux Pieds nickelés – que j’ai découverts bien après avoir créé les Freak. Ce qui rapproche les deux, c’est l’anarchie, ce rejet de toute autorité, l’envie de se débarrasser des règles pour mener une vie plutôt nihiliste, faite de débrouilles et de petits coups. La drogue est présente, mais comme décor comique, pas comme thème central.

 

Vous fumiez beaucoup en dessinant ?
Oui, comme tout le monde à San Francisco dans les années 1960-1970 ; même les policiers. Et puis ça ne coûtait rien, 10 dollars l’once [environ 30 grammes, NDLR]. Moi, ça m’aidait surtout à rester assis. Je suis hyperactif : sans un joint, je me lève au bout d’une minute. Avec, je peux tenir et dessiner des heures. Ça ne m’a jamais « inspiré » au sens mystique du terme, mais ça m’a donné la patience.

« Moi, j’ai découvert la gauche presque par accident. »

Et le LSD ?
J’en ai pris, oui, mais impossible de dessiner après. J’étais curieux et le LSD n’était pas encore illégal, tout le monde l’expérimentait. Même Henry Luce [magnat de la presse et patron de Fortune, Time ou Sports Illustrated, NDLR] en prenait, c’est vous dire… Mais ça restait une expérience, pas un carburant créatif. Et ce n’était pas toujours amusant, contrairement à ce que les gens croient.

Vous n’étiez ni beatnik ni hippie. Où vous situiez-vous ?
 Trop jeune pour les beatniks, trop vieux pour les hippies… J’étais plus proche d’un homme d’affaires ; c’est pour ça que j’ai fondé la société d’édition Rip Off Press en 1969. J’avais vingt-neuf ans et j’aimais le concret : trouver un imprimeur, négocier du papier, envoyer des cartons. C’est ce qui m’a permis de durer. Sans ça, je ne serais qu’un nom de plus dans une anthologie oubliée.

Rip Off Press, c’était l’âge d’or de la contre-culture ?
Oui. On avait un entrepôt de 800 mètres carrés à Potrero Hill, un quartier de San Francisco. On imprimait, on stockait, on organisait aussi des fêtes énormes : des centaines de personnes, de la musique, beaucoup de fumée. Une fois, la police est arrivée et a trouvé une caisse d’herbe à l’entrée. Ils ont embarqué le patron, puis l’ont relâché aussitôt : à San Francisco, les flics savaient que les fumeurs n’étaient pas des fauteurs de troubles. C’était une époque de tolérance rare.

Freddy’s Cat, par Gilbert Shelton, dans son atelier parisien.

Les Freak Brothers sont aussi une chronique politique ?
Oui, mais à ma manière. Pas avec des slogans mais avec des losers magnifiques qui ridiculisent les institutions. L’humour permet de contourner les défenses : un gag sur la police passe mieux qu’un tract. Et puis surtout, ma démarche était de lutter contre les éditeurs institutionnels qui ne respectaient pas les artistes.

« Je ne suis pas rock psyché. Frank Zappa ? Pfff, quel musicien médiocre ! »

Auraient-ils existé sans le rock psychédélique ?
Difficilement. Le rock donnait la bande-son à nos vies et à nos gags. Les concerts, les affiches psychédéliques, les radios libres… tout ça formait un climat qui a nourri mes personnages. Mais contrairement à ce que l’on peut penser, je ne suis pas fan de rock psyché. Frank Zappa ? Pfff, quel musicien médiocre ! J’étais beaucoup plus branché jazz et blues. Et comme je viens du Texas, j’écoutais aussi pas mal de country, notamment Doug Sahm [il se met à chanter] : « Well, she was walking down the street / Looking fine as she could be, hey, hey ! »

Avez-vous réussi à vivre financièrement des Freak Brothers?
Oui. Pas toujours facilement, mais oui. Les ventes, les rééditions, les affiches, les droits à l’international… Ça m’a nourri. Les Freak Brothers, ce n’était pas une mine d’or à court terme mais une petite entreprise viable sur la durée.

Croyez-vous qu’ils puissent encore parler aux nouvelles générations ?
Oui. Le système D, l’amitié, la combine, l’insubordination sont des thèmes universels. Peu importe que vous soyez hippie, punk ou étudiant d’aujourd’hui : vous comprenez ces trois types qui survivent comme ils peuvent.

L’ultime album de Shelton 

Déjà éditeur d’un premier volume en 2024, les Éditions Revival sortent un deuxième tome de l’intégrale des Freak Brothers. Plongé en plein xxie siècle, le trio y crée son propre groupe, se lance le défi de ne pas se défoncer pendant une journée entière, s’entraide lorsque Fat Freddy fait une grossesse involontaire, le tout sous l’œil acerbe du chat de Fat Freddy, indissociable de leurs tribulations.

Les Freak Brothers au 21e siècle et autres dingueries,
Éditions Revival,
136 pages,
26 €

Cette interview est issue du Zeweed magazine #10. Pour le trouver près de chez vous, cliquez sur ce lien
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