Avec la légalisation du cannabis médical et industriel, le Ghana s’apprête à franchir un tournant historique. Pour accompagner cette mutation, une délégation officielle se rendra en septembre au Maroc, pays pionnier sur le continent. L’objectif : s’inspirer d’un modèle de régulation déjà rodé et tenter de transformer une culture longtemps clandestine en levier économique.
Depuis des générations, les cultivateurs de cannabis au Ghana ont vécu dans l’ombre. Dans des clairières forestières ou des champs dissimulés, ils produisaient juste assez pour survivre, tout en risquant arrestations, harcèlement et destructions de récoltes.
Aujourd’hui, le mouvement engagé par Accra pour encadrer l’usage médical et industriel du cannabis offre aux paysans ce qu’ils n’ont presque jamais connu : une légitimité.
Dialogue stratégique avec le Maroc
En juillet, la Commission nationale de contrôle des stupéfiants (NACOC) a rencontré à Accra l’ambassadrice du Maroc, Imane Quaadil, afin d’étudier le cadre réglementaire développé par Rabat.
Sous la conduite de son directeur général, Maxwell Obuba Mantey, la délégation ghanéenne a analysé les mécanismes de délivrance de licences aux cultivateurs, de suivi des chaînes de production, d’organisation des coopératives et de certification des variétés de plantes.
Imane Quaadil a confirmé que des responsables ghanéens se rendront au Maroc en septembre pour une mission de formation et d’observation.
« Le Maroc est prêt à partager son expertise pour renforcer les systèmes de contrôle des drogues, non seulement au Ghana mais à l’échelle de tout le continent africain », a-t-elle déclaré.
Le royaume chérifien, l’un des plus grands producteurs mondiaux de cannabis, a légalisé sa culture à des fins médicales et industrielles en 2021. Il a alors créé l’Agence nationale de régulation des activités liées au cannabis (ANRAC) afin de superviser l’octroi de licences et la traçabilité des productions. Depuis, le Maroc a réalisé ses premières récoltes légales et élargi progressivement les zones de culture sous contrôle.
Espoirs et incertitudes pour les cultivateurs ghanéens
Pour les petits producteurs du Ghana, ce changement politique est porteur d’espoir mais aussi de doutes. Beaucoup cultivent le cannabis depuis des décennies dans l’illégalité pour faire vivre leurs familles, dans des régions où les alternatives agricoles sont rares.
La légalisation pourrait leur ouvrir des marchés et des protections longtemps refusés, mais à condition de réussir à franchir les obstacles administratifs liés aux licences, à la régulation et au contrôle de qualité.
« Malgré l’optimisme autour de cette révolution verte, les experts insistent sur la nécessité d’assurer l’inclusivité de tous les acteurs, en particulier les petits exploitants », souligne l’analyste politique Victor Oluwole. « Il est essentiel d’éviter une situation où les géants du secteur domineraient l’industrie, laissant les producteurs traditionnels dans la difficulté. »
Les coûts des licences inquiètent également, nombre de cultivateurs craignant d’être exclus du marché. D’autres redoutent que la culture du cannabis ne détourne les agriculteurs des denrées alimentaires essentielles, menaçant ainsi la sécurité alimentaire.
Héritage africain
Le cannabis a des racines profondes sur le continent. La plante aurait atteint l’Afrique du Nord dès le XIIe siècle, tandis que les communautés d’Afrique australe l’utilisaient bien avant la colonisation européenne.
Au fil des siècles, elle s’est inscrite dans les échanges commerciaux, les pratiques rituelles et la vie quotidienne, donnant naissance à des variétés emblématiques comme la Durban Poison ou la Malawi Gold.
Les interdictions coloniales du début du XXe siècle n’ont pas suffi à endiguer sa culture, souvent perpétuée au sein de communautés marginalisées dépendantes de cette ressource.
En décembre 2023, le Ghana a rejoint la liste croissante des pays africains à légaliser le cannabis médical. La loi a été amendée pour autoriser la culture de variétés à faible teneur en THC, exclusivement pour des usages médicaux et industriels. Le ministère de l’Intérieur s’est vu confier le pouvoir de délivrer les licences, tandis que la NACOC assure l’application et le contrôle.
Pépites vertes
Les autorités défendent cette nouvelle politique comme un moyen de formaliser un commerce longtemps illicite, de réduire les risques pour les cultivateurs et de garantir la qualité pour les patients et les industries. Le gouvernement espère également que cette filière créera des emplois et stimulera l’innovation industrielle.
Mark Darko, directeur général de la Chambre ghanéenne de l’industrie du cannabis, vise un chiffre d’affaires annuel de 1 milliard de dollars. Selon lui, un hectare de culture pourrait rapporter 10 000 dollars, alors que la demande mondiale devrait atteindre 21 milliards d’ici 2025.
Pour les cultivateurs ghanéens, les prochains mois s’annoncent décisifs. Le cannabis pourrait passer d’une ressource clandestine à une culture légitime, porteuse d’enjeux économiques majeurs et d’une promesse de transformation sociale.


