La weed comme automédication pour l’adolescence?

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Fumer de l’herbe adolescent peut être une expérience libératrice comme une auto-méditation nécessaire. Au delà des dangers qu’il représente sur un cerveau en pleine formation, le cannabis est pour beaucoup de jeunes un dénominateur commun autour duquel se forgent de grandes amitiés et d’impérissables souvenirs. Témoignage.

Ils auront passé leurs années lycée à fumer des pétards dans cet endroit qu’ils appellent « l’appart ». Je n’ai jamais vraiment compris à qui leur espèce de squat appartenait initialement. À la tante de l’un d’entre eux, il me semble. C’est toujours resté très vague.
Lorsque j’ai rencontré les garçons, j’ai découvert ce fait assez fou : fumer des joints est convivial au point d’ancrer des relations. Au point de les rendre plus puissantes, démesurées même.
Fumer rapproche irrémédiablement. L’état de défonce élève les idées, le débat et le rire et les fait perdurer bien après, très longtemps, même sobre, des années peut- être.
Ma rencontre avec eux m’a bouleversée parce que jamais je n’avais vu une amitié si belle, fraternelle et sincère. Ils sont sept : Bertrand, Manu, Milan, Max, Paul, Niko, et celui qu’ils appellent par son nom de famille, Le Guern. Ensemble, dans cet îlot isolé du reste du monde, c’est en fumant qu’ils se sont créé un univers : des blagues qui reviennent, une façon de vivre, un langage qui leur est propre. Souvent, lorsque je les écoute discuter, je ne comprends pas un mot. Ils passent leurs temps à me traduire ce vocabulaire né lorsqu’ils étaient stone. Dans « la bande des potes », on parle en -AL. Pour fromage, on dit fromtal, pour chorizo on dit chorizal, pour couteau on dit coutal on et ainsi de suite. Autre terme à retenir dans leurs inventions de fumeurs de pétards : le Cabrinus. Il s’agit d’un lancer de joint entre les jambes de la personne qui lève alors instantanément ses fesses le plus haut possible en tentant de l’attraper. Quentin me dit : « Il y a aussi des déclinaisons du mot cancer, qu’on utilisait pour désigner un truc naze. On disait : c’est le cer. Ensuite, un jour, on matait du squeezie et Le Guern a dit : ‘Squeezie c’est le cer du gaming’. Du coup, ‘cancer du gaming’ est devenu une expression pour dire qu’un truc était nul à chier. ‘Cancer du gaming’ c’est vite transformé en ‘cer du ming’, puis en cerming, et c’est aussi passé par cermiguel ». Autant vous dire que parfois j’avais du mal à suivre…

Mais malgré mon petit train de retard, je parvenais à comprendre et percevoir l’essentiel : l’amour. En passant du temps avec eux, j’ai développé une espèce de fascination pour cette faculté de la weed à faire développer, en groupe, une créativité et une inventivité exacerbées. Ainsi qu’une amitié d’une proximité qu’aucune soirée alcoolisée ne pourrait engendrer. « L’appart, c’était isolé du monde », me confie Milan. « Parfois, on était sur le balcon et on se créait une sorte de vie de communauté, de quartier, mais qui n’avait aucun sens puisqu’on était juste en train de se défoncer la gueule. On avait la vue sur toute la rue et les mecs qui passaient sont devenus des PNJ (personnages non-joueurs NDLR), comme s’ils étaient des robots de notre jeu vidéo. Il y avait un mec qui ressemblait à Robert Redford et on lui inventait toute une vie. C’était le moment, à 20h30, où il promenait son chien et on était tous éclatés, à mater ce mec et à se pisser dessus ».

Ce qui réunit ces garçons, que j’ai rencontré pour la plupart, mis à part le fait qu’ils soient tous particulièrement drôles, c’est leur intelligence. Ils brillent tous par leur intelligence. En une seconde, le mythe de l’ado fumeur de joints avachi dans son canapé s’est transformé. De ceux que j’ai rencontrés, Manu est entré à l’école 42, Milan est ingénieur, Max est ingé son, Quentin fait une école de ciné, Paul, du droit. Tout à coup, je me suis dit : malgré tous les dangers inhérents à la consommation de la weed à un jeune âge, je perçois presque en elle une sorte de rite de passage, comme une étape essentielle dans la vie d’un adolescent. C’est au cours de cette période charnière, cette période de transition qui peut être si difficile, que cet accompagnement psyché peut être utile. Un peu comme une automédication. S’isoler dans un nuage de fumée et passer son temps à rire, inventer un nouveau vocabulaire, des jeux débiles et surtout, une amitié incroyable, comme un safe place, peut-être est-ce la solution pour surmonter cet instant. Je me dis que ce peut être nécessaire. Important.

Par leur sensibilité, ces garçons m’attirent et me fascinent. Instantanément, nait en moi un sentiment de compréhension et d’amour. Alors, je les écoute parler. Manu demande « Je t’ai dit que Le Guern avait troué la porte de l’appart un jour ? Ou le carreau. Le carreau pété ». Max réfléchit avant de répondre « Je sais pas d’où ça sort le carreau pété mais il avait déjà bien niqué la porte aussi une fois, oui. C’est comme la fois où il avait gerbé dans le lit de la mère de Milan. Cette soirée-là ». Ils discutent du passé en souriant, parfois en pleurant de rire, parfois sur un ton mélancolique. Ils me parlent d’un bonheur que peut-être ils ne percevront jamais plus avec la même intensité, la même acuité. D’une relation d’une puissance qu’ils ne retrouveront plus jamais nulle part. Il faut se rencontrer jeune pour être aussi proche. Je crois. Et fumer, visiblement. En continu. Comme des dingues.

Après les années lycée, ils finissent séparés, ayant chacun un destin différent, loin les uns des autres. Puis l’appart est détruit. Quentin l’appréhendait : « ça va nous faire crever ça ». Deux ou trois ans à s’enfumer là-dedans partis en fumée. À la place, un nouveau bâtiment. Lorsqu’on l’évoque, Max se rassure : « on ira pisser devant la porte d’entrée ». Moi-même, lorsque Manu me montre les photos de ce qu’il reste de ce temps-là, mon coeur se serre dans ma poitrine et il me semble regretter une atmosphère que je n’aurai jamais connue.

 

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Clelia Poulard, 22 ans, est journaliste et étudiante en psychiatrie. Ell vit et travaille à Paris. La weed et ses effets constituent son sujet de mémoire

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