Dimanche Philo : Ce que Jankélévitch aurait pu penser de la weed.

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Que peut nous dire l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, éminent penseur du XXe siècle, fervent commentateur de Bergson, sur la pratique qui consiste à consommer de la marijuana ?

Si l’on part de son ouvrage cardinal : l’aventure, l’ennui, le sérieux, qui consiste dans les grandes lignes en une massive dissertation de philosophie menée dans un style libre et virtuose, on peut aborder l’objet “weed” au travers du prisme de ces trois catégories que sont l’aventure, l’ennui (ou l’angoisse) et le sérieux (l’intermédiarité).

Commençons par l’aventure, qui selon Jankélévitch n’est pas, comme on pourrait le penser, une forme d’action (celle des péripéties). L’aventure est bien plutôt une disposition par rapport au temps orienté vers le futur : dans l’aventure, on attend l’avènement d’un instant encore à venir – instant qui passionne notre être intégralement. Dans cet instant vécu sur le mode de l’aventure, nous sommes toujours tenus d’improviser, c’est-à-dire d’agir, d’aviser en toute liberté et dans la plus grande incertitude. “Le cœur bat plus fort et plus vite pendant ces minutes qui nous séparent de l’instant en instance”.

On peut alléguer dans une certaine mesure que fumer de la Weed a le pouvoir de nous disposer par rapport au temps dans le sens de l’aventure : en effet, le relâchement ainsi induit permet d’accueillir les évènements avec ouverture, sans les anticipations toxiques qui peuvent parfois nous paralyser.

Mais encore, ajoute Jankélévitch, toute aventure contient sa part de danger : c’est la perspective d’une mort possible qui donne à l’aventure son caractère véritablement aventureux – perspective sans laquelle il ne s’agirait que d’une plaisanterie inconséquente. Ainsi l’aventure combine dans un même temps jeu et sérieux : elle nous fascine autant qu’elle nous effraie. “L’homme brûle de faire ce qu’il redoute le plus”. Qui ne se souvient pas du péril de son premier spliff adolescent, de l’exaltante première inhalation qui l’aventurait sans détour sur le chemin d’une interdite toxicomanie ?

L’aventure marijuanesque correspond donc bien à cette sensation de vertige qui coïncide avec l’exercice de notre liberté intime, avec la transgression relative en laquelle consiste la consommation d’une “drogue” que notre société condamne et prohibe.

Car enfin, “les évasions de l’aventure nous servent à pathétiser, à dramatiser, à passionner une existence trop bien réglée par les fatalités économiques et sociales et par les compartimentages de la vie urbaine. […] L’aventure fait exploser les catégories artificielles de la convention sociale”.

Penchons-nous désormais sur l’ennui, qui est une notion équivalente à celle de l’angoisse pour Jankélévitch : “l’angoisse est un souci de luxe à l’usage de ceux qui n’ont pas de soucis”.

Car avoir des soucis, suivant cette pensée, c’est avoir l’esprit encombré des désagréments de la vie quotidienne. C’est se préoccuper des feuilles d’impôts, des erreurs administratives, des devoirs et des responsabilités ; tandis qu’être angoissé, à plus forte raison, c’est voir l’intégralité de l’avenir et des possibles oppressés, empêchés par une fatalité irrémédiable.

Or, si la consommation de weed peut bien nous alléger, du moins momentanément, de nos soucis, que peut-elle contre l’angoisse ? Il est de notoriété commune que la weed peut suggérer une certaine forme de paranoïa ; c’est-à-dire initier ou entretenir notre état d’angoisse.

Cependant, si l’angoisse est une peur sans cause, peur de l’instant, l’ennui s’installe dans la monotonie, dans la répétition interminable des instants. Au sens de l’ennui, donc, fumer un spliff peut s’avérer d’un certain secours, puisque cette action nous dispose – nous l’avons vu – à l’aventure, puisqu’elle nous divertit du cours lent et redondant des choses et dilue leur caractère ennuyeux, angoissant dans une douce sensation de calme et de tranquillité.

Nous en venons enfin aux sérieux, qui apparaît d’abord comme simple neutralité. Le sérieux refuse la tentation, situé à mi-chemin entre comique et tragique.

“La réalisation est un événement soudain : “réaliser”, c’est prendre subitement au sérieux quelque chose dont nous ne mesurions pas exactement l’importance, et qui glissait sur nous sans retenir notre attention”. Être sérieux, en définitive, c’est avoir de l’expérience et savoir répondre aux aléas du quotidien  : c’est ainsi savoir choisir le moment opportun pour allumer son spliff et sagement se détacher des situations gênantes ou problématiques. Car peut-être la Marijuana peut nous enseigner un peu du sérieux que préconise Jankélévitch : “Telle est la vie que voilà, qui a la couleur de la cendre, de la mer grise, et des longs jours gris. Cette vie où presque rien n’est sérieux et qu’il faut pourtant prendre au sérieux ! La grisaille sérieuse n’est pas, comme l’ennuyeuse grisaille, la décomposition de la couleur et l’agonie des tonalités pittoresques : elle est plutôt la vérité de notre mitoyenneté. S’il faut décidément trouver quelque chose d’intermédiaire entre le “noir étendard de la mélancolie” et la bigarrure de la frivolité, nous dirons que ce quelque chose est le drapeau gris ; le drapeau gris du Sérieux.”

 

Morgane

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Animée par la diversité des regards sur le monde que l’on peut adopter, produire et décliner, Morgane fait sa thèse en philosophie. La littérature et les expériences d'altération du psychisme (par le cannabis!) sont pour elle des moyens de révéler le réel dans ses limites les plus fascinantes. Elle prône la liberté des individus comme valeur fondamentale dans un monde déraisonnable.
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