Kyra

Kyra est commissaire d’exposition et art advisor. Galeriste pendant dix ans il co dirige une entreprise d’ingénierie culturelle spécialisée dans les œuvres outdoor. Passionné de montagne et de sports extrêmes il est également un ardent passionné de nature et de marches en forets.

Les Ambulants Russes, premiers artistes écolos. 

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« L’Art imite la nature », nous dit l’adage. Une formule qui ne saurait mieux convenir au mouvement artistique des Ambulants, dont la vocation fût de rendre compte de la variété des  paysages Russes. Chichkine, Kouindji, Kryzhitsky ou Levithan, quatre peintres du XIXème qui se donneront pour mission de faire une topographie aussi spectaculaire que multiple de leur pays, quatre sublimes rapporteurs de la splendeur et diversité de la plus grande des nations. 

La nature, au risque d’une Lapalissade, est une source d’inspiration inépuisable pour les artistes.
Les écoles esthétique et de toutes époques, de la Renaissance à aujourd’hui, n’ont cessé d’explorer toutes les manières de la représenter à travers différentes formes dont notamment celle du Paysage. Le paysage contient tout les éléments de recherche du peintre et rassemble  tout les sujets de la nature : forets, plantes, fleurs, eau, ciel , tout les éléments organiques et végétaux.
L’artiste utilise aussi des éléments qui proviennent de la nature : le bois pour fabriquer ses châssis : les peintres allaient choisir directement dans les forets les meilleures essences et changeaient de bois en fonction des formats qu’ils souhaitaient peindre.  Le lin pour la toile : la encore ils se rendaient directement dans les champs ou le lin était cultivé afin de s’assurer de la qualité de ce dernier.  De nombreuses terres ou minéraux pour fabriquer ses pigments : Ils allaient eux même extraire et récolter ces différents matériaux afin d’optimiser les préparations. Son outil est connecté avec son sujet. Le paysage a également embrassé tout les styles de peinture , du réalisme , de l’utopisme , romantique , impressionnisme , cubique et abstrait ( liste non exhaustive bien évidemment ) . Quasiment tout les artistes sont passés par la case paysage , comme un passage obligé parfois un exercice de style. Au début , le paysage n’est envisagé que comme un décor , un arrière plan , ce n’est qu’a la renaissance que timidement il sera envisagé comme un sujet . Ce n’est qu’au début du 19eme siècle ( oui je sais c’est un grand bond en avant ) qu’il devient sujet à part entière à l’instar du portrait. La période romantique va transcender le genre en l’utilisant comme trame narrative dans le but d’exalter les sentiments humains , d’y projeter un univers mental et métaphysique. Tous les sens y sont convoqués et son caractère résulte de l’interaction des facteurs naturels et humains. La nature comme révélateur de l’âme humaine. Pour les peintres il s’agira alors de procéder par immersion , In situ / in visu et de composer des paysages sensoriels  , capter des souvenirs , des traces d’expériences récoltées lors de leurs déambulations contemplatives. Ainsi née le paysage moderne.

Les itinérants ( ambulants )

C’est au milieu du 19ème siècle , dans une Russie extrêmement conservatrice  que Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev révolutionnent la littérature et par la même occasion la littérature tout court. Les peintres se font attendre même si quelques années auparavant Ivan Aivazovsky avait ouvert la voie en peignant des marines d’une incroyable modernité et beauté. C’est seulement vers 1860 que tout va basculer.
Sous l’impulsion d’Ivan Kramskoy un collectif d’une quinzaine d’étudiants aux Beaux-Arts de Moscou va naitre et révolutionner le genre et pour longtemps. Ils furent rejoins par la suite par une centaine d’autres artistes.  Nom de code : les Itinérants ou Ambulants.
Ils vont s’insurger contre l’académisme ambiant : icones , scènes de batailles , représentation du pouvoir , portraits des puissants et scènes bourgeoises. Ils se constituent en Artel , forme inspirée par les travaux de Charles Fourrier au début du 19 me siècle et qui inventa le principe du Phalanstère. Une communauté d’esprit , politique et esthétique mais aussi une communauté économique ou une parti des gains de chacun était reversée dans un tronc commun. L’idée sous-jacente étant de pouvoir organiser  des expositions dans les villages russes dont les habitants avaient rarement l’occasion de voir de la peinture. Ils se distribuèrent les taches et constituer des petits groupes en fonctions des affinités esthétiques de chacun : Peinture de scènes rurales , peinture de genre , portraits , paysages. Leur volonté était de peindre la Russie telle qu’elle était , en faire une cartographie réaliste ( ce mouvement inspirera la peinture réaliste communiste ) , de peindre les scènes de villages , inventorier les folklores , décrire le monde du travail et portraitistes les petites gens et surtout peindre et restituer la beauté et la diversité des paysages Russes.
C’est le sujet qui nous intéresse donc ici : les paysages. Il fut attribué cette tache à une dizaine de peintres qui allaient pendant 30 ans sillonner toute la Russie à l’aide d’ateliers mobiles (  carrioles et chevaux ) , nous nous intéresseront à quatre d’entre eux : Ivan Chichkin , Isaac Levithan , Arkhip Kouindji , Konstantin Kryzhitsky

Ivan Chichkine est connu pour ses paysages de forets, il va la peindre sous toutes les coutures et à toutes saisons. Il ne peindra quasi exclusivement des arbres, des bois , des sous bois , des clairières . Il était par ailleurs professeur à l’École supérieure des arts, spécialisé dans les paysages. C’est d’ailleurs pour ses paysages frappants de réalisme et pour sa technique irréprochable qu’il est le plus connu. Son goût pour la nature lui venait sans doute de son enfance passée dans les régions sauvages de ce qui est aujourd’hui la République du Tatarstan.

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Arkhip Kouindji explore le rôle de la lumière sur la nature, ses reflets, ses couleurs . Il aime les couchers de soleil et ses conséquences chromatiques sur le paysage , les perspectives et les clairs obscurs. On peut discerner dans son travail les prémices de Felix Valloton. Kouïndji occupe une place importante dans la peinture de paysage en Russie. Il est un des maîtres les plus originaux en la matière. Kouïndji renonce à tout signe de présence humaine et il représente la nature seule et dans son essence. Il est fasciné par les contrastes de la lumière du soleil et de la lune, il ne représente pas la lumière des astres, il ne l’observe pas, il transmet la substance cosmique et l’essence de phénomènes naturels.

 

Konstantin Kryzhitsky aime les grands espaces et les paysages spectaculaires. Il aime se placer sur des points culminants pour mieux restituer l’ampleur du territoire. C’est un homme d’avant-garde, doué d’un esprit subtil et généreux, d’une nature plus romantique qu’idéaliste. Il ne s’intéresse pas aux portraits ni aux scènes de genre , parce qu’il pense que le paysage peut toucher l’homme, embraser son cœur, et l’entraîner vers le bien. Il aspire à s’écarter de l’aspect prosaïque de la vie, à dépasser les limites du réel et aller vers un monde particulier de pensées et de rêves qui ne correspond pas à la réalité.

 

Isaak Levithan dans un sens est le plus romantique de tous. On peut aussi le qualifier de pré impressionniste. Il excelle dans les reflets d’eau. Il fut un paysagiste lyrique remarquable, un maître des paysages d’atmosphère, dans lesquels les grands espaces infinis de la nature russe sont souvent teintés de tons élégiaques et mélancoliques. Lévitan est connu comme l’un des paysagistes les plus raffinés et les plus pénétrants. Le concept de paysage en tant qu’émotion est entré dans la peinture russe avec son œuvre. Il savait rendre la vraie beauté de la nature dans toute la diversité de ses états changeants et, en même temps, présenter l’état de l’âme humaine dans ses émotions les plus subtiles, par le biais de paysages.