Art contemporain: le bon karma Indien

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Presque inexistants il y a encore vingt ans, les artistes indiens contemporains ont depuis fait une entrée fracassante sur la scène artistique internationale. Entre traditions séculaires et modernité, ils élaborent un langage original, foisonnant, à la fois ancré dans leur quotidien et résolument universel. Gros plan sur deux stars de l’art indien d’aujourd’hui.

Subodh Gupta : du spirituel dans la lunch box

S’il n’était pas devenu un artiste indien de renommée mondiale, Subodh Gupta aurait sans doute été cuisinier. Il aime manger, se mettre aux fourneaux, et raconte qu’enfant, il considérait la cuisine familiale comme une sorte de temple propice à la prière. Qui s’étonnera donc que ce bon vivant, né dans le nord de l’Inde il y a cinquante sept ans, ait mis autant de cœur à élever des ustensiles de cuisine au rang d’œuvre d’art ? Car même si ses modes d’expression sont multiples – peinture, photographie, vidéo ou performance – ce sont ses sculptures faites de seaux, pots à lait, poêles, casseroles et autres récipients en inox rutilant qui l’ont hissé au firmament de l’art contemporain.

« Very Hungry God » de Gupta

Son œuvre la plus connue, Very Hungry God, consiste en un crâne monumental composé de centaines d’ustensiles en acier inoxydable. Il semble figurer un dieu vorace et insatiable, en même temps qu’il évoque la famine qui règne encore dans certaines régions de son pays. Face à cette sculpture située entre modernité et archaïsme, on songe à la tradition occidentale des vanités autant qu’à certains rituels hindouistes : la déesse Kali porte un collier de crâne autour du cou cependant que le saint mendiant de la doctrine tantrique tient dans la main un crâne en guise de sébile. Par le choix de ses matériaux, Subodh Gupta emprunte donc au quotidien le plus terre à terre de son pays pour nous confronter à des sujets universels tels que la mort, le religieux, la précarité…

« Faith Matt » de Gupta

Autre objet dont il fait largement usage : la fameuse lunch box, boîte à repas incontournable en Inde où quatre-vingt dix pour cent de la population l’utilisent. Dans son installation mobile Faith Matters, il les accumule en hauteur en les faisant se déplacer sur des rails invisibles, tels la « skyline » en mouvement d’une mégalopole moderne. Les aliments voyagent, sont transporté d’une capitale à l’autre en un marché global dont certains, et peut-être en Inde plus qu’ailleurs, sont privés. En ce sens, l’art de Subodh Gupta, aussi spirituel soit-il, est aussi un art politique.

Bharti Kher : quand l’art nous regarde

À l’âge de vingt-quatre ans, Bharti Kher quitte l’Angleterre où elle est née de parents Indiens pour s’installer à New-Dehli. Confrontée à une culture aussi singulière que foisonnante, à l’effervescence d’une nation en pleine mutation, la jeune artiste peintre formée à Londres diversifie sa pratique. Elle aborde la sculpture, l’installation, et incorpore dans son travail nombre de matériaux nouveaux, dont celui qu’elle ne cessera pus de décliner : le bindi. Ce point de couleur que les Indiens arborent sur le front, entre les sourcils, est au centre de leur identité sociale et culturelle. Il peut être le signe de la femme mariée, mais figure aussi traditionnellement un troisième œil mystique, le point originel d’un principe universel de création. Ces derniers temps, il a peu à peu à peu pris des allures d’accessoires de mode, disponibles en différentes formes et couleurs.

Bindy by Bharti Kher

Pour Bharti Kher, la technique du bindi est devenu une sorte de langage codé. Il confère à ses compositions picturales sur panneaux ou sur verre des airs d’abstraction expressionniste, de même qu’il évoque des courants de l’histoire de l’art plus anciens, tels que l’impressionnisme et le pointillisme. Un « troisième œil » donc, qui multiplie les significations, s’impose comme un dispositif d’une grande variété visuelle et stylistique, et compose des « œuvres que l’on observe autant qu’elles nous regardent », confie Bharti Kher.

Bhart Kher: « Untiltled »

Par l’utilisation de ce motif central, l’artiste signale par ailleurs un besoin de changement social et questionne le rôle traditionnel des femmes dans la société indienne, tout en commentant avec ironie la marchandisation du bindi comme accessoire de mode.

Un autre Bindi de Bharti Kher

Dans une de ses œuvres les plus célèbres, I’ve seen an elephant fly, Bharti Kher reprend son motif emblématique sous la forme de spermatozoïdes appliqués en masse sur le corps d’un bébé éléphant en fibre de verre. « En Inde, explique-t-elle, on associe l’éléphant au rituel d’un temple hindouiste tout autant qu’au travail de force le plus trivial. Il est à la fois le symbole romantique d’une tradition spirituelle séculaire et celui des réalités économiques et mondialistes de l’Inde d’aujourd’hui. »

Bharti Kher, « Untitled »
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Journaliste adepte des Beaux-arts et des Belles-lettres, cinéphile invétéré et lecteur obstiné, Hugues est né au Vietnam, a grandi en France et espère peut-être un jour mourir en Italie. D’ici là, rien ne l’empêchera d’attirer l’attention du lecteur bienveillant sur ce que le monde et les hommes peuvent receler de beauté, tout en poursuivant sa quête inlassable du daïquiri Hemingway idéal.

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